Pour ce mois de mars, c’est Rémy Jounin qui m’a fait l’honneur d’accepter l’invitation de mon blog. L’occasion pour ce « routard » des stations de France et d’ailleurs de nous offrir sans langue de bois son point de vue sur l’état actuel de nos programmes, ou plutôt, leur absence bien trop souvent constatée…
Rémy fait de la radio depuis le « début »; les années 80. Je pense que son CV est un des plus long que je connaisse dans notre domaine. De Paris à Saïgon, d’Hanoï au Ghana en passant par Casablanca et les antennes de RFO, Rémy est aussi un globe-trotteur qui partage avec tous son amour pour ce média et ces connaissances. Je vous encourage d’ailleurs à consulter son site radioexpertise si vous recherchez une formation solide pour vos équipes ou un coups de main ponctuel pour développer votre programmes, même avec un budget très restreint, j’ai vu Rémy à l’oeuvre
Rémy est aussi voix off pour de nombreux documentaires, créateur de webradios, co-auteur d’un des trop rare livre français sur la radio: « Animer une radio » aux éditions Dixit.
Autre point commun avec Rémy, notre passage dans le développement de radio de proximité dans des hôpitaux, pour ado ou plus grands, Rémy à Trousseau et à Ambroise Paré, moi à Necker.

Y’a plus d’saisons, ma bonne dame… !
Avant (je dis avant, dans le bon temps, quoi), il y avait une rentrée en septembre (en septembre, hein, après les vacances, pas vers le 20 août !) et, éventuellement, un rattrapage vers janvier/février. Picétou. Pour le reste, si t’avais loupé ta rentrée, fallait aller à la pêche, refaire les peintures de ton salon, élever tes gosses et aller dire bonjour à ces messieurs-dames du paulemploi.
Maintenant, tout fout l’camp. Europe 1 nous fait trois grilles par an (bien fait, fallait pas embaucher « le gros », comme dit ma copine Pascale), le service public rampe devant le pouvoir et embauche des comiques dignes de Récré A2, Lagardère continue de casser ses jouets comme un gosse de riche mal élevé et qu’est-ce qu’on voit ? Des petits arrangements entre amis (momentanés) sur le thème de « tu me laisses telle fréquence ici et je te laisse piquer encore une fréquence pour une nouvelle radio (dont tout le monde) se tape chez moi » pendant que les A sont écrasées et les B asphyxiées,… pour finalement déposer un recours ! Europe 2, qui a perdu son identité, aurait dû la retrouver en achetant une marque (une virginité ?) dont les Français se contre-tamponnent (résultat: la dégoulinante infernale) et s’achète des spots de pub au ciné que ma voisine prend pour des spots pour NRJ. Bref, c’est le bordel.
Et tout ça pourquoi ? Parce qu’on parle de tout, sauf de radio. Parce qu’on pense à la marque d’abord (quand c’est RTL, c’est légitime, j’y reviendrai) au lieu de faire du programme. Parce que Virgin ou Europe 2, peu importe, la vraie question c’est qu’est-ce qu’il y a dedans ? Et le problème c’est que, trop souvent, il n’y a rien dedans. Par contre, derrière, il y a des crânes d’œufs sortis d’école de commerce qui veulent nous expliquer ce qu’attendent les auditeurs(1).
Eh, les mecs, vous croyez vraiment que Jean-François Latour, Jean Beghin, Jean-Luc Vibet, Jérôme Delaveau, Yves Bigot et consorts(2) ont besoin que vous le leur expliquiez ?
Faut arrêter les concertos de pipeau, des fois. Oui, on a besoin de vos études, de vos recherches et des éléments que vous apportez pour se forger une meilleure connaissance du marché à un instant T, à la minute M du jour J. Mais à M+1, c’est déjà obsolète ! Quant à ce qui ne l’est pas, ça s’appelle des constantes et ça, c’est du métier.
Donc, question: quand est-ce qu’on refait du programme ? Vous savez, de la radio, avec des vrais gens au micro, des vrais speaks, du vrai contenu, de la chaleur humaine, de la proximité, des êtres humains qui en accompagnent d’autres dans leurs moments intimes, dans la salle de bain, dans la bagnole, etc…
Un des meilleurs animateurs de cette première génération FM (née en 81) est parti en retraite récemment. Oui, déjà. Il s’appelle Jean-Jacques Guinard et c’est, à mes yeux de formateur, une icône. Jean-
Jacques, c’était l’anti Bling-Bling. Pas une seconde hype ou dans le mouv‘. Il n’a jamais fréquenté les pipoles et n’a jamais cherché à vendre sa mère pour une apparition télé. Vous ne risquiez pas de l’entendre lécher les miches de Sublet pour décrocher une chronique dans son loft bobo. Il ne passait pas ses soirées au Duplex ou à l’Etoile.
Il n’a jamais non plus, malheureusement, su correctement se vendre à des directeurs d’antenne qui ne le connaissaient pas. Jean-Jacques, il n’a non plus jamais postulé au morning zoo des grands réseaux, n’a jamais fait de ligne ouverte pour dire pipi-caca et se prendre pour un rebelle. Jean-Jacques, comme l’est actuellement Bruno Rizzi, par exemple, c’était un véritable animateur de nuit, celui qui sait vous parler comme si vous étiez seul avec lui, en sachant que nous sommes moins nombreux mais plus disponibles pour cette relation duelle et intime. Et, quand je taillais la route tout seul sur les routes de cambrousse, qu’est-ce que j’étais content de l’entendre, sur Chérie FM ou RTL2, me tenir compagnie, me parler comme un adulte intelligent à un autre adulte intelligent, sans se contenter de me donner les dates de concert de U2 ou me faire la promo d’un morning que je ne risquerais pas d’écouter si j’étais encore à l’écoute à 2 du mat’ ! Ben lui, voyez, lui qui réussissait ce tour de force, il est parti un peu triste et frustré, parce qu’on le faisait taire, on le muselait. Pourtant, il faisait faire des économies à son réseau. Tout seul devant sa console, sans réal, sans auteur aussi, pour lui écrire des vannes débiles. Vous avez dit « ringard » ? Nous n’avons pas les mêmes valeurs.

Oui, au lieu de privilégier le programme et les gens qui le font, on pense pouvoir et influence. Je t’échange une fréquence ici contre quatre là. Je te dénonce parce que tu ne respectes pas tes quotas(système que je déteste mais que je tiens à voir appliquer à la concurrence), je t’empêche de décrocher une fréquence ici parce qu’on m’en a refusé une là… Mais tout ça pour y mettre quoi, nom d’une pipe ? Combien de formats musicaux fonctionnent vraiment dans ce pays ? Combien sont incontournables ? Ca tient sur les doigts d’un manchot, non ? Alors, ensuite, qu’est-ce qu’on fait ? Ben du programme, tout bêtement. Du local, du thématique, comme on veut, mais du programme.
Regardez : même Radio Classique, malgré son boulevard, rajoute du programme. On aime ou pas, peu importe. L’effort est notable. Pour ma part, je perds une dent à chaque fois que madame Ruggieri vient grincer dans mon autoradio mais quelle bonne idée d’avoir remis à l’antenne une des plus belles voix de France, celle de Christian Morin! Valeur ajoutée : la possibilité pour la radio de promouvoir les concerts de jazz du Morin clarinettiste et de prouver ainsi son ouverture d’esprit ! Bon évidemment, faire du programme, ça coûte un peu de sous (pouah, oh le gros gros mot ! Bite ou poil, on peut dire, même à l’antenne, mais « augmentation », ça non !).
Mais, tous les pêcheurs vous le diront : si on veut que ça morde, faut appâter ! Et pas en offrant des bagnoles ou des séjours à Las Vegas, non, en fidélisant sur des personnes, des pros, des gens qu’on a envie de réécouter le lendemain à la même heure, parce qu’ils feront ce tour de force de se renouveler en étant toujours les mêmes.

Je voudrais conclure ce billet que Matthieu m’a gentiment (ou hardiment… ou imprudemment, au choix) offert par une note très positive. D’après un portrait paru dans Télé Nouvel Obs, l’excellent Vincent Parizot rapporte qu’on lui reproche parfois de ne pas montrer sa tête à la télé. Ben oui, Vincent, rien de nouveau là-dedans, on préfère mettre à la radio des gens dont on voit la tronche à la télé (on appelle ça « à fort potentiel de notoriété », sans rire). Les exemples démontrant que ça n’apporte pas systématiquement un résultat remontent à l’époque ou Denis Fabre sévissait à la télé et sur Europe 1, mais ça ne sert à rien. Malgré tout, Vincent, avec sa belle tête de pas- connu-à-la-télé, a réussi le tour de force d’être le premier anchorman de France, passant d’Europe 1 à RTL pour encore creuser l’écart (3). Et ça, c’est une super bonne nouvelle. Parce que si le Premier à la radio n’est pas tous les jours à la télé, ça ne peut vouloir dire qu’une seule chose : c’est que quand la première radio de France prend un grand pro pour lui confier sa tranche reine en se foutant (en prenant ce risque) de sa notoriété visuelle, ben ça marche. Ce qui aurait tendance à démontrer (ça tombe bien, c’était mon propos) que pour faire de la bonne radio, il faut faire de la radio, d’abord. Et ça, c’est vachement chouette !
Remy Jounin
http://www.radioexpertise.com

(1) « Je t’assure, Remy, un jeu a toujours une démarche aristotélicienne ! », déclaré sans rire devant un témoin de choix qui a eu la courtoisie de se retenir d’éclater de rire trop ouvertement.
(2) Dans ces « consorts », il y a toi, lecteur subtil, évidemment !
(3) En plus, il pousse l’insolence jusqu’à être super sympa avec les gens qui l’entourent, il va faire du mal à toute la profession, ce type ! Une anecdote à son propos : il y a 25 ans, il faisait les flashs de nuit sur Europe 1, le week-end, dans le studio JP. Ce studio, un studio DJ, coupé en deux par la console, avait deux portes. L’une donnant côté DJ, l’autre côté micros, sans communication entre les deux parties. Une nuit, l’animateur était tellement réveillé qu’il avait laissé la porte côté micros fermée à clé. Quand Vincent est arrivé pour son flash, il n’a donc pas pu entrer. Trop tard pour aller chercher la clé. Pendant que ce pauvre animateur racontait sa vie, Vincent est grimpé sur la console (y’a du bestiau !) pour s’installer tranquille et souriant devant le micro, de l’autre côté. M’a même pas engueulé! Royal, je vous dis, Vincent !
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